André et Anne-Marie Pons devant l'église Saint-Victor - © collection privée.

 

 

La volée s'est envolée

 

 

Sa vie durant, André Pons était sonneur de cloches en l’église Saint-Victor à Couffouleux. Une fonction qui a perduré dans nos campagnes jusqu’à la fin du XXème siècle pour quasiment disparaître avec l’électrification des clochers aujourd’hui .

 

 

« On ne saurait se faire une idée de [la] joie [de Quasimodo] les jours de grande volée. […] Le premier choc du battant et de la paroi d’airain faisait frissonner la charpente […] toute la tour tremblait : charpentes, plombs, pierres de taille, tout grondait à la fois […] La cloche déchaînée furieuse présentait alternativement aux deux parois de la tour sa gueule de bronze, d’où s’échappait ce souffle de tempête qu’on entend à quatre lieues. »

 

Si dans la mémoire collective « LE » Quasimodo du roman de Victor Hugo est indissociablement lié aux cloches de Notre-Dame de Paris, « LE » mien, dans ma mémoire et dans mon cœur, est humblement lié aux quatre cloches de l’église Saint-Victor ; et son nom tient en quatre lettres seulement: Papi.

 

André Pons, mon grand-père paternel était agriculteur et conseiller-municipal à Couffouleux dans le Tarn, au siècle dernier. Esméralda, ou plutôt Anne-Marie son épouse, était aide-ménagère. Ils avaient ensemble cinq enfants : des jumeaux et trois filles. La famille vivait au lieu-dit Saint-Victor, juste en face l’église du même nom. En bons catholiques, ils traversaient la route tous les jours pour s’occuper bénévolement de « leur » petite église de campagne, en plus de leur modeste exploitation agricole. Elle, parfois aidée par ses filles, se chargeait de l’entretien en ménagère avertie et mère de famille expérimentée: remettre en ordre les chaises et les bancs après une messe, dépoussiérer les cadres et les statues, briquer les chandeliers, passer un coup de balais, changer les fleurs, ranger les Bibles, laver les objets eucharistiques, déposer des cierges… Et lui, d’entretenir un peu l’extérieur, de tenir à jour l’inventaire et surtout de sonner les cloches (au sens propre, rarement au sens figuré. A moins peut-être à certains diablotins après une grosse bêtise, mais là, j’ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien). Bref, certains diront qu’il était carillonneur, campaniste, sacriste ou même clocheux. D’autres préféreront l’occitan campanièr. Moi, je dis simplement: sonneur de cloches. Autant de terme qui nous rappelle la vie d’autrefois et qui servent à désigner ce qui était du Moyen-Âge jusqu’à la fin du XXème siècle, un titre, une fonction et même une véritable profession tombée en désuétude depuis l’électrification des cloches ou la suppression définitive des sonneries dans de nombreux clochers de nos jours.

Comme écrit dans le Livre des Bénédictions, « c’est un usage qui remonte à l’Antiquité de convoquer le peuple chrétien à l’assemblée liturgique et de l’avertir des principaux événements de la communauté locale par un signal sonore. Ainsi la voix des cloches exprime-t-elle, en quelque sorte, les sentiments du peuple de Dieu, quand il exulte et qu’il pleure, quand il rend grâce ou qu’il supplie, quand il se rassemble et manifeste le mystère de son unité dans le Christ ». Sauf qu’aujourd’hui les fidèles et les offices se font de plus en plus rares, au même titre d’ailleurs que les paysans dans nos campagnes. La société et nos modes de vie ont changé, et notre rapport au Temps avec. Le rythme s’est accéléré. On ne compte plus en heures, ni en minutes, mais en secondes. En « Live » ! A l’heure de la mondialisation, les téléphones portables connectés ont remplacé les cloches dont les sonneries ponctuaient la vie locale de nos aïeux.

 

Grosse cloche pour un homme

Petite pour une femme

 

D’antan, croyants ou non organisaient leurs journées en fonction de trois angélus quotidiens (la plus petite cloche était tintée trois coups, à trois distances égales, sonnée à la volée ou tintée pendant cinq minutes) : le premier donnait le départ de la journée dans les champs ; le charretier ne dételait pas avant celui de midi et on ne rentrait « à la soupe », qu’après celui du soir.

Les baptêmes étaient annoncés par une volée d’une cloche durant cinq minutes. Pour un mariage, c’était deux cloches à toute volée, une heure avant la messe puis à l’arrivée des mariés à l’église et à la fin de la cérémonie.

Le glas sonnait le trépas. Il était composé de six tintements de la cloche, sonnée ensuite à la volée pendant dix minutes au plus (avec la grosse cloche pour le décès d’un homme, et avec la petite pour une femme). Une demi-heure avant la célébration des Funérailles, la cloche était volée pendant dix minutes, et l’heure de départ pour la levée du corps pendant six minutes et se terminait par six tintements.

Quant aux grandes messes des dimanches et des jours fériés, ainsi qu’aux vêpres, elles étaient annoncées une heure auparavant par une cloche sonnée à la volée pendant cinq minutes. Mon grand-père se levait ainsi en plein repas et partait accomplir son devoir sans rien dire, rituellement. A cet instant, nous, ses petits-enfants au demeurant gourmands, nous sautions le dessert pour l’accompagner cœur palpitant dans les coulisses d’un lieu sacré, le clocher en particulier. Y monter seul était strictement interdit. Mais quand nous avions le feu vert, nous escaladions deux par deux les marches en bois poussiéreuses de l’escalier en colimaçon, surprenant au passage quelques pigeons affolés, pour aller observer comme eux le Monde d’en haut. La Terre vue du ciel, quel privilège ! En revanche, impossible d’y grimper quand Papi sonnait battant à la main, seul dans sa tour, bien réchauffé dans son vieux pardessus râpé pour le Nadalet(1) ou dégoulinant de sueur dans son tricot de peau en plein été.

De haut en bas et de gauche à droite: Hervé, Albert, André, Yvonne, Colette, Marcel et Almodie Pons - © Collection privée.

 

Des mains ensanglantées

 

D’en bas, à la volée, c’était une autre paire de manches, « une question d'oreille et d'équilibre, de doigté mêlé d'énergie puisée au plus profond de l'âme ». Rien que ça ! « La première fois que je m'y suis essayée, se souvient René, mes mains glissaient, râpaient sur la corde. J'étais ensanglanté ». Du vrai fil à retordre pour un apprenti sonneur. La technique est pourtant simple comme un jeu d’enfants. « D'abord bien se saisir de la corde puis imprimer un rythme à la première cloche, puis à la seconde. Celle-ci, une fois lancée, on doit l'accompagner et lui donner la juste impulsion. Même processus pour la troisième et ainsi de suite ». Mhouais… Facile à dire…

 

Mon grand-père, lui, l’avait apprise avec son père vétéran de la Grande Guerre, Albert Pons. Celui-ci était cultivateur et tailleur d’habits dans le civil. Par tradition familiale, il avait enseigné l’art de sonner les cloches à ses trois fils. Mais à sa mort, en 1954, c’est principalement André, qui reprit le flambeau, même si Hervé, son aîné, ou Marcel, son benjamin, le remplaçaient parfois ou l’aidaient lorsqu’il fallait sonner à plusieurs mains pour des demandes ou des offices spécifiques. Si aucun d’entre eux n’avait essuyé les bancs d’une école de musique, comme tous les sonneurs de leur époque, ils connaissaient toutefois par cœur les différents chants de cloches autorisés par la loi. Car dès 1802, une liste exhaustive des types de sonneries religieuses était établie par les autorités nationales (2). La France autorisait officiellement les sonneries malgré la Révolution française ordonnant la destruction des clochers des églises(3). Cent ans plus tard, les clochers tutoyaient toujours le ciel et la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, puis le décret d’application du 16 mars 1906, fixaient le régime juridique des sonneries des cloches des églises jusqu’aujourd’hui encore.

Les cloches, devenues propriété de la commune, peuvent être ainsi utilisées en dehors des rites religieux sous autorisation du Maire, comme alarme en cas d’incendie, pour réunir la population suite à un événement majeur ou des circonstances particulières ou simplement pour donner l’heure si elles sont raccordées à une horloge, comme c’est toujours le cas aujourd’hui. En dehors de toutes ces règles, aucune sonnerie civile ne peut avoir lieu sans autorisation sous peine d’amende. Sauf si comme moi quand j’étais enfant, vous échappez à la patrouille. Alors comme on dit (ou presque) : « pas vu...Papi ! »

Thierry Pons

 

 

  1. Le Nadalet est l’une des rares sonneries traditionnelles de cloches dans le Midi de la France. Il correspond à une tradition campanaire typiquement méridionale, qui consiste en des sonneries de cloches pratiquées au moment de Noël. Autrefois très répandue dans l’ex Midi-Pyrénées, une partie du Languedoc-Roussillon, de la Gascogne et dans certaines vallées pyrénéennes, le Nadalet traditionnel a quasiment disparu, excepté à Castres où la coutume s’est maintenue sans interruption depuis le XVI° siècle.

  2. Loi du 18 germinal an X - promulgation des organiques du Concordat.

  3. Décret du 3 ventôse an III (21 février 1795)

L'équerre, le fil à plomb et la lettre que le petit Jules Carrière avait caché dans un trou d'un mur de sa maison en 1882 - © Thierry Pons.

 

L'Eternité en héritage

 

Une lettre écrite et cachée par un petit garçon il y a plus de 130 ans, a été retrouvée par hasard dans le mur d’une vieille maison à Couffouleux dans le Tarn. Une histoire digne du plus beau drame romantique. Un fabuleux destin.

 

Vendredi 17 février 1882, 7 heures du matin. À Paris, les agriculteurs de France s’apprêtent à se réunir en assemblée pour discuter principalement la question du dégrèvement des vignes phylloxérées. À la même heure, 200 hommes d’infanterie de marine quittent Cherbourg direction Toulon puis le Sénégal. Au même instant, un mari coupe le cou de sa femme avec un rasoir à la suite de discussions dans le canton de Brule près de Valenciennes. Toujours à la même heure, à Saint-Malo, un pilote se noie en portant secours, par une grosse mer, à un navire, laissant orphelins de père, trois enfants. À Toulouse, on demande une personne connaissant le collage et le coupage des vins au 47 rue Alsace Lorraine, et Madame Delmas, sage-femme de première classe, lauréat de la maternité de Paris et attachée au service municipal toulousain de la vaccine, ouvre pour la première fois sa maison d’accouchement place du Palais où elle vaccinera tous les vendredis de 15h à 16h. (1)

Nous sommes moins d’un siècle après la Révolution française, tout juste une semaine après la naissance à Hyde Park dans l’Etat de New-York, du petit Franklin D.Roosevelt, futur Président des Etats-Unis élu à quatre reprises, personnage central du New Deal et de la seconde guerre mondiale. En France, les Unes des journaux quotidiens indiquent toujours presque cent ans après la Révolution française, la date du calendrier républicain à l’instar du double affichage des prix en euros et en francs sur certaines étiquettes encore aujourd’hui.

Nous sommes donc le 29 Pluviôse de l’An 90, ce matin-là le thermomètre flirte avec le zéro (2) sur la plaine tarnaise à peine réveillée quand, à Couffouleux, commune du canton de Rabastens dans le Tarn, dans une maison neuve près de Sainte Quitterie, le jeune Jules Carrière laisse à jamais son écriture élégante, stylée, et entachée de quelques fautes d’orthographes, sur une petite feuille de couleur bleue, délicatement pliée en quatre, et glissée dans une encore plus petite enveloppe blanche :

« Vendredi 17 février 1882. Famille de cette maison toute vielle, le père sapelet Carrière Jean, la mère sapelet Emilie Carrière, le fils sapelet Carrière Jules. La fille sapelet Ambrosine Carrière. Cet nous aûtre que nous avons bâtit cette maison, prié pour nous tous les aûtres. La maison cet faite en 1879 bien esplicé. Prié pour nous. Cette lettre je let faite Vendredi matin à cept heure du matin cet moi que je lait faite Carrière Jules le fils de Carrière Jean. Cet moi que je lait mise là dans ce trou. Prié pour moi. Can nous avons bâti maison, le père avait 47 ans, la mère 36 ans, la fille 14 ans, le fils avait 10. Celui qui à bati cette maison est Mr Mauries Cazimir demeurant à St Pierre de braquou. La religion à régné dans cette maison, il vous fot en faire otan. Soyes fidèle. Prié pour nous ».

L’enveloppe précieusement fermée au nom de « (TARN) CARRIERE JAN (TARN) », trouve ensuite son écrin dans un trou qui servait de support aux échafaudages de construction des murs de briques, à l’intérieur de la maison. Le chantier terminé et le trou obstrué par une briquette recouverte d’un enduit à la chaux, le message secret est enfin prêt pour son voyage en aveugle et en solitaire vers le futur. Vers l’Éternité !

La maison de la famille Mouïsset au lieu-dit La Costo - ©Thierry Pons.

Un trésor ? Des louis d’or ? Non! Une vieille enveloppe.

Son odyssée à travers le temps durera 130 ans. Jusqu’à ce jour où Patrick Mouïsset, fils de Pierrot et Odile Mouïsset, entame des travaux de rénovation dans la maison de ses parents. Patrick est le dernier-né d’une fratrie composée également de Daniel et d’Alain. Tous les trois ont vécu toute leur enfance dans cette maison plus que centenaire, perchée sur La Costo, en direction de Giroussens. De nos jours, les trois frères vivent encore avec leurs familles à quelques pas de là. Exploitants agricoles, ils ont même construit un immense hangar répondant aux besoins de l’agriculture moderne, dans le pré en contrebas.

Mais ce jour-là, Patrick n’est pas aux champs. Il enlève, ou plutôt finit de faire tomber le crépi vieillot du couloir de la maison de ses parents où ont défilé plusieurs générations : trois enfants, quatre petits-enfants et maintenant deux arrières petits-enfants. Il est temps alors de rénover, rafraîchir, changer de décor. Surtout que sous cet enduit, il doit se cacher un joli mur de briques. Patrick ne le sait pas encore, mais il y a mieux ! Plus merveilleux ! À deux mètres du sol, au fond d’un trou, il aperçoit une brique posée sur son champ. Intrigué, il la retire pour savoir ce qu’elle cache : un trésor ? Des louis d’or ? Non ! Une vieille enveloppe, une équerre en bois et un fil à plomb dont il ne reste que le plomb ! Patrick n’en croit pas ses yeux. Qu’est ce que c’est ? Qu’est ce que ça fait là ? Qui a caché ça et pourquoi ? Très vite, il ouvre l’enveloppe et lit la lettre. Le papier est fané, fragile, le bleu a viré au vert et le blanc au jaune mais le message est intact. Ni les souris ni les mites n’ont eu raison de lui. Pas même les années. Il comprend tout : les dates, les noms, le lieu et la signature. Tout est clair, net et précis. Pas de doute, c’est une grande découverte, une révélation ! Alors Patrick piquette, gratte, racle le mur à la recherche d’autres trous, d’autres messages, d’autres traces, ou d’autres indices. Ses recherches dureront encore quelques jours, sans révéler d’autres secrets. Dommage ! Qui pouvait bien être ce Jules Carrière ? Et quel âge avait-il vraiment? Qu’est-il devenu ensuite? A-t-il des descendants ? De la famille ? Carrière ! Carrière ! Il y en a beaucoup des Carrière dans le coin. Il paraît que c’est un nom originaire de l’Aveyron ! Certains disent même que le nom viendrait des enfants qu’on abandonnait dans des carrières, à la Révolution !

« Avec toutes ces indications, ils finiront bien par me retrouver »

L’Aveyron ! La Révolution ! Et puis quoi encore ? Comment savoir alors ? Pas simple ! D’autant que le petit Jules a fait quelques erreurs dans sa lettre. Et non des moindres. A commencer par son âge au moment de la construction de la maison. Jules avait 12 ans. Et non, 10 ans comme il le mentionne. Jules Carrière est né le 4 septembre 1867 à « 3 heures du soir »(3). Un mercredi. Son père Jean avait alors 37 ans et était cultivateur à Saint-Victor. Sa mère, Amélie Lafage avait 25 ans, et comme beaucoup de mamans à cette époque, elle était comme on dit « sans profession », même si les taches des mères au foyer ne manquaient pas, y compris à la ferme et aux champs.

Sa sœur aînée, Ambroisine était née 3 ans avant lui. En1864. Le 3 janvier exactement(3). Jules ne s’était donc pas trompé sur l’âge de sa sœur dans sa lettre. Excepté d’une année. Peu importe. Quand on prépare un voyage vers l’Éternité, on n’est pas à un ou deux ans près ! « Avec toutes les indications que je leur laisse, ils finiront bien par me retrouver ! » avait dû se dire le petit Jules. Oui Jules, nous t’avons retrouvé. Et pour toujours cette fois ! Même si tu as un peu brouillé les pistes en quittant Couffouleux et la maison familiale que tu aimais tant, pour vivre, puis finir tes jours à ton domicile du 6 rue Serré de Rivière en Albi, le 28 Octobre 1959. C’était aussi un mercredi. Jules avait 92 ans. (3)

Il était veuf de Marie Assalit qui lui avait donné un fils, Hubert, quand il avait 30 ans. Toute la famille habitait alors encore ici, à Sainte Quitterie, où Jules avait repris le métier de son père, Jean, avant que ce dernier décède « dans la maison d’habitation, le 7 octobre 1899 à 2 heures du matin »(3). C’était l’automne, par temps clair et sous des températures clémentes pour la saison(2), quelques paires d’yeux embués comptaient les cailloux derrière un attelage sombre et silencieux jusqu’au fond du cimetière de Sainte Quitterie où Jean Carrière repose toujours. En paix. Une croix avec l’inscription « Famille Carrière » demeure seulement. Son épouse Amélie Lafage à côtés de lui. La sépulture de Jules, elle, se trouve en Albi. Ces obsèques eurent lieu à la Collégiale Saint Salvy. De nombreuses personnes bien en costumées vinrent présenter leurs condoléances à Monsieur et Madame Hubert Carrière, directeurs d’école honoraires, dans l’étroite maison du bout de la rue Serré de Rivière. Natif de Couffouleux, Hubert se marie avec Léontine Sirven le 7 août 1919 en Albi, un an après la fin de la Grande Guerre dont on célèbre actuellement le centenaire. Leur union portera ses fruits, ou plutôt son fruit, le 4 janvier 1923 avec la naissance du petit Serge Robert Guy Carrière(3). Un garçon ! Ouf, le nom des Carrière ne se perdra pas ! Enfant unique, Serge aura une enfance heureuse.

Un billet sans retour.

Ses parents débordent d’amour pour lui. Tout comme Jules, devenu grand-père à sa plus grande joie. Ancien caporal du 128è Régiment d’Infanterie et Réserviste en 14-18, le « papé » vit désormais avec eux dans la cité albigeoise. Veuf, il voit grandir ce petit-fils avec bonheur et bienveillance. Avec des parents instituteurs, le petit Serge a une école précoce. Élève brillant, intelligent et doué, surtout en écriture, orthographe et grammaire tout comme son grand-père à l’époque, il reste néanmoins un enfant comme les autres, avide d’école buissonnière et d’expériences interdites. Il fera bien quelques bêtises, mais jamais rien qui n’entamera la fierté de son père et de sa mère. Et encore moins celle de son grand-père. Bien au contraire. Car Jules reconnaît en son petit-fils certaines qualités naturelles, ou héréditaires, pense-t-il, pour l’imagination et la poésie. Et ce n’est pas pour lui déplaire au « papé » ! Lui, qui au même âge, avait écrit une lettre qui voyagerait dans le temps ; voyait en Serge son digne successeur. A la moindre occasion, il l’encourageait à sa façon, à rêver et à vivre ses rêves. Au bord d’une route ou d’un ruisseau. Dans un champs ou dans une rue. Avec un bout de papier, de bois ou de ficelle. Une équerre et un fil à plomb. L’imaginaire est immense quand on est enfant, et encore plus grand lorsqu’on le reste.

La sépulture de la famille Carrière dans le cimetière de Sainte Quiterie à Couffouleux dans le Tarn - ©Thierry Pons.

Malheureusement pour Serge, le rêve tourne vite au cauchemar. La Seconde Guerre Mondiale éclate. Et comme tous les jeunes hommes de son âge, il est mobilisé avec, dans la poche trouée de son uniforme, un billet sans retour. Il sera tué sous un soleil radieux et des températures exceptionnellement estivales à Nittenau, une commune rurale de Bavière, le dimanche 13 mai 1945 (2) (3). Cinq jours après la capitulation de l’Allemagne. Cinq jours après la signature de l’armistice. Assassiné après la fin de la guerre.

Il avait 17 ans 1/2 seulement. Son nom, celui de Carrière, figure toujours, gravé à jamais dans le marbre du Monument aux Morts pour la France, de la ville d’Albi. Il traversera le temps comme celui de son grand-père Jules. Pour d’autres raisons. Mais ensemble. Vers l’Éternité.

Thierry Pons

  1. La Dépêche du Midi du vendredi 17 et samedi 18 février 1882.
  2. Archives ECA (European Climate Assessment).
  3. Archives départementales du Tarn.
Version imprimable Version imprimable | Plan du site
Création ©LENGAS / www.lengas.fr / Ce site est la propriété de Thierry PONS qui est titulaire de tous les droits de propriété intellectuelle. Ce site constitue une oeuvre protégée au titre de la propriété intellectuelle.Toute exploitation non autorisée du site ou de l’un quelconque des éléments qu’il contient sera considérée comme constitutive d’une contrefaçon et poursuivie conformément aux dispositions des articles L.335-2 et suivants du Code de Propriété Intellectuelle.