L'équerre, le fil à plomb et la lettre que le petit Jules Carrière avait caché dans un trou d'un mur de sa maison en 1882. ©thierrypons.com

 

 

L'Eternité en héritage

 

Une lettre écrite et cachée par un petit garçon il y a plus de 130 ans, a été retrouvée par hasard dans le mur d’une vieille maison à Couffouleux dans le Tarn. Une histoire digne du plus beau drame romantique. Un fabuleux destin.

 

Vendredi 17 février 1882, 7 heures du matin. À Paris, les agriculteurs de France s’apprêtent à se réunir en assemblée pour discuter principalement la question du dégrèvement des vignes phylloxérées. À la même heure, 200 hommes d’infanterie de marine quittent Cherbourg direction Toulon puis le Sénégal. Au même instant, un mari coupe le cou de sa femme avec un rasoir à la suite de discussions dans le canton de Brule près de Valenciennes. Toujours à la même heure, à Saint-Malo, un pilote se noie en portant secours, par une grosse mer, à un navire, laissant orphelins de père, trois enfants. À Toulouse, on demande une personne connaissant le collage et le coupage des vins au 47 rue Alsace Lorraine, et Madame Delmas, sage-femme de première classe, lauréat de la maternité de Paris et attachée au service municipal toulousain de la vaccine, ouvre pour la première fois sa maison d’accouchement place du Palais où elle vaccinera tous les vendredis de 15h à 16h. (1)

Nous sommes moins d’un siècle après la Révolution française, tout juste une semaine après la naissance à Hyde Park dans l’Etat de New-York, du petit Franklin D.Roosevelt, futur Président des Etats-Unis élu à quatre reprises, personnage central du New Deal et de la seconde guerre mondiale. En France, les Unes des journaux quotidiens indiquent toujours presque cent ans après la Révolution française, la date du calendrier républicain à l’instar du double affichage des prix en euros et en francs sur certaines étiquettes encore aujourd’hui.

Nous sommes donc le 29 Pluviôse de l’An 90, ce matin-là le thermomètre flirte avec le zéro (2) sur la plaine tarnaise à peine réveillée quand, à Couffouleux, commune du canton de Rabastens dans le Tarn, dans une maison neuve près de Sainte Quitterie, le jeune Jules Carrière laisse à jamais son écriture élégante, stylée, et entachée de quelques fautes d’orthographes, sur une petite feuille de couleur bleue, délicatement pliée en quatre, et glissée dans une encore plus petite enveloppe blanche :

« Vendredi 17 février 1882. Famille de cette maison toute vielle, le père sapelet Carrière Jean, la mère sapelet Emilie Carrière, le fils sapelet Carrière Jules. La fille sapelet Ambrosine Carrière. Cet nous aûtre que nous avons bâtit cette maison, prié pour nous tous les aûtres. La maison cet faite en 1879 bien esplicé. Prié pour nous. Cette lettre je let faite Vendredi matin à cept heure du matin cet moi que je lait faite Carrière Jules le fils de Carrière Jean. Cet moi que je lait mise là dans ce trou. Prié pour moi. Can nous avons bâti maison, le père avait 47 ans, la mère 36 ans, la fille 14 ans, le fils avait 10. Celui qui à bati cette maison est Mr Mauries Cazimir demeurant à St Pierre de braquou. La religion à régné dans cette maison, il vous fot en faire otan. Soyes fidèle. Prié pour nous ».

L’enveloppe précieusement fermée au nom de « (TARN) CARRIERE JAN (TARN) », trouve ensuite son écrin dans un trou qui servait de support aux échafaudages de construction des murs de briques, à l’intérieur de la maison. Le chantier terminé et le trou obstrué par une briquette recouverte d’un enduit à la chaux, le message secret est enfin prêt pour son voyage en aveugle et en solitaire vers le futur. Vers l’Éternité !

La maison de la famille Mouïsset au lieu-dit La Costo. ©thierrypons.com

Un trésor ? Des louis d’or ? Non! Une vieille enveloppe.

Son odyssée à travers le temps durera 130 ans. Jusqu’à ce jour où Patrick Mouïsset, fils de Pierrot et Odile Mouïsset, entame des travaux de rénovation dans la maison de ses parents. Patrick est le dernier-né d’une fratrie composée également de Daniel et d’Alain. Tous les trois ont vécu toute leur enfance dans cette maison plus que centenaire, perchée sur La Costo, en direction de Giroussens. De nos jours, les trois frères vivent encore avec leurs familles à quelques pas de là. Exploitants agricoles, ils ont même construit un immense hangar répondant aux besoins de l’agriculture moderne, dans le pré en contrebas.

Mais ce jour-là, Patrick n’est pas aux champs. Il enlève, ou plutôt finit de faire tomber le crépi vieillot du couloir de la maison de ses parents où ont défilé plusieurs générations : trois enfants, quatre petits-enfants et maintenant deux arrières petits-enfants. Il est temps alors de rénover, rafraîchir, changer de décor. Surtout que sous cet enduit, il doit se cacher un joli mur de briques. Patrick ne le sait pas encore, mais il y a mieux ! Plus merveilleux ! À deux mètres du sol, au fond d’un trou, il aperçoit une brique posée sur son champ. Intrigué, il la retire pour savoir ce qu’elle cache : un trésor ? Des louis d’or ? Non ! Une vieille enveloppe, une équerre en bois et un fil à plomb dont il ne reste que le plomb ! Patrick n’en croit pas ses yeux. Qu’est ce que c’est ? Qu’est ce que ça fait là ? Qui a caché ça et pourquoi ? Très vite, il ouvre l’enveloppe et lit la lettre. Le papier est fané, fragile, le bleu a viré au vert et le blanc au jaune mais le message est intact. Ni les souris ni les mites n’ont eu raison de lui. Pas même les années. Il comprend tout : les dates, les noms, le lieu et la signature. Tout est clair, net et précis. Pas de doute, c’est une grande découverte, une révélation ! Alors Patrick piquette, gratte, racle le mur à la recherche d’autres trous, d’autres messages, d’autres traces, ou d’autres indices. Ses recherches dureront encore quelques jours, sans révéler d’autres secrets. Dommage ! Qui pouvait bien être ce Jules Carrière ? Et quel âge avait-il vraiment? Qu’est-il devenu ensuite? A-t-il des descendants ? De la famille ? Carrière ! Carrière ! Il y en a beaucoup des Carrière dans le coin. Il paraît que c’est un nom originaire de l’Aveyron ! Certains disent même que le nom viendrait des enfants qu’on abandonnait dans des carrières, à la Révolution !

« Avec toutes ces indications, ils finiront bien par me retrouver »

L’Aveyron ! La Révolution ! Et puis quoi encore ? Comment savoir alors ? Pas simple ! D’autant que le petit Jules a fait quelques erreurs dans sa lettre. Et non des moindres. A commencer par son âge au moment de la construction de la maison. Jules avait 12 ans. Et non, 10 ans comme il le mentionne. Jules Carrière est né le 4 septembre 1867 à « 3 heures du soir »(3). Un mercredi. Son père Jean avait alors 37 ans et était cultivateur à Saint-Victor. Sa mère, Amélie Lafage avait 25 ans, et comme beaucoup de mamans à cette époque, elle était comme on dit « sans profession », même si les taches des mères au foyer ne manquaient pas, y compris à la ferme et aux champs.

Sa sœur aînée, Ambroisine était née 3 ans avant lui. En1864. Le 3 janvier exactement(3). Jules ne s’était donc pas trompé sur l’âge de sa sœur dans sa lettre. Excepté d’une année. Peu importe. Quand on prépare un voyage vers l’Éternité, on n’est pas à un ou deux ans près ! « Avec toutes les indications que je leur laisse, ils finiront bien par me retrouver ! » avait dû se dire le petit Jules. Oui Jules, nous t’avons retrouvé. Et pour toujours cette fois ! Même si tu as un peu brouillé les pistes en quittant Couffouleux et la maison familiale que tu aimais tant, pour vivre, puis finir tes jours à ton domicile du 6 rue Serré de Rivière en Albi, le 28 Octobre 1959. C’était aussi un mercredi. Jules avait 92 ans. (3)

Il était veuf de Marie Assalit qui lui avait donné un fils, Hubert, quand il avait 30 ans. Toute la famille habitait alors encore ici, à Sainte Quitterie, où Jules avait repris le métier de son père, Jean, avant que ce dernier décède « dans la maison d’habitation, le 7 octobre 1899 à 2 heures du matin »(3). C’était l’automne, par temps clair et sous des températures clémentes pour la saison(2), quelques paires d’yeux embués comptaient les cailloux derrière un attelage sombre et silencieux jusqu’au fond du cimetière de Sainte Quitterie où Jean Carrière repose toujours. En paix. Une croix avec l’inscription « Famille Carrière » demeure seulement. Son épouse Amélie Lafage à côtés de lui. La sépulture de Jules, elle, se trouve en Albi. Ces obsèques eurent lieu à la Collégiale Saint Salvy. De nombreuses personnes bien en costumées vinrent présenter leurs condoléances à Monsieur et Madame Hubert Carrière, directeurs d’école honoraires, dans l’étroite maison du bout de la rue Serré de Rivière. Natif de Couffouleux, Hubert se marie avec Léontine Sirven le 7 août 1919 en Albi, un an après la fin de la Grande Guerre dont on célèbre actuellement le centenaire. Leur union portera ses fruits, ou plutôt son fruit, le 4 janvier 1923 avec la naissance du petit Serge Robert Guy Carrière(3). Un garçon ! Ouf, le nom des Carrière ne se perdra pas ! Enfant unique, Serge aura une enfance heureuse.

Un billet sans retour.

Ses parents débordent d’amour pour lui. Tout comme Jules, devenu grand-père à sa plus grande joie. Ancien caporal du 128è Régiment d’Infanterie et Réserviste en 14-18, le « papé » vit désormais avec eux dans la cité albigeoise. Veuf, il voit grandir ce petit-fils avec bonheur et bienveillance. Avec des parents instituteurs, le petit Serge a une école précoce. Élève brillant, intelligent et doué, surtout en écriture, orthographe et grammaire tout comme son grand-père à l’époque, il reste néanmoins un enfant comme les autres, avide d’école buissonnière et d’expériences interdites. Il fera bien quelques bêtises, mais jamais rien qui n’entamera la fierté de son père et de sa mère. Et encore moins celle de son grand-père. Bien au contraire. Car Jules reconnaît en son petit-fils certaines qualités naturelles, ou héréditaires, pense-t-il, pour l’imagination et la poésie. Et ce n’est pas pour lui déplaire au « papé » ! Lui, qui au même âge, avait écrit une lettre qui voyagerait dans le temps ; voyait en Serge son digne successeur. A la moindre occasion, il l’encourageait à sa façon, à rêver et à vivre ses rêves. Au bord d’une route ou d’un ruisseau. Dans un champs ou dans une rue. Avec un bout de papier, de bois ou de ficelle. Une équerre et un fil à plomb. L’imaginaire est immense quand on est enfant, et encore plus grand lorsqu’on le reste.

La sépulture de la famille Carrière dans le cimetière de Sainte Quiterie à Couffouleux dans le Tarn. ©thierrypons.com

Malheureusement pour Serge, le rêve tourne vite au cauchemar. La Seconde Guerre Mondiale éclate. Et comme tous les jeunes hommes de son âge, il est mobilisé avec, dans la poche trouée de son uniforme, un billet sans retour. Il sera tué sous un soleil radieux et des températures exceptionnellement estivales à Nittenau, une commune rurale de Bavière, le dimanche 13 mai 1945 (2) (3). Cinq jours après la capitulation de l’Allemagne. Cinq jours après la signature de l’armistice. Assassiné après la fin de la guerre.

Il avait 17 ans 1/2 seulement. Son nom, celui de Carrière, figure toujours, gravé à jamais dans le marbre du Monument aux Morts pour la France, de la ville d’Albi. Il traversera le temps comme celui de son grand-père Jules. Pour d’autres raisons. Mais ensemble. Vers l’Éternité.

Thierry Pons


  1. La Dépêche du Midi du vendredi 17 et samedi 18 février 1882.
  2. Archives ECA (European Climate Assessment).
  3. Archives départementales du Tarn.
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